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Quand Haïti devient une métaphore diplomatique : analyse d’une comparaison controversée

PORT-AU-PRINCE, samedi 21 février 2026 —

En affirmant que Gaza « aurait pu être Singapour mais est devenue Haïti », l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, ne s’est pas contenté d’une formule polémique. Il a activé une représentation. Il oppose Singapour, symbole de discipline et de réussite économique, à Haïti, invoquée comme image de chaos et d’effondrement de l’État.

Cette comparaison, présentée comme une critique du Hamas, dépasse largement le cadre du conflit israélo-palestinien. Elle transforme Haïti en métaphore universelle de l’échec, en raccourci commode pour désigner la déliquescence institutionnelle.

Pourtant, cette rhétorique soulève une contradiction majeure. Depuis plusieurs années, dans le contexte de l’effondrement sécuritaire haïtien, des diplomates étrangers – y compris américains – ont reconnu l’existence de canaux de communication avec certains chefs de gangs afin de faciliter des négociations humanitaires ou sécuritaires. Ces échanges sont présentés comme pragmatiques. Mais ils posent une question politique centrale : comment un pays peut-il être réduit à l’image du chaos tout en étant simultanément traité, dans les faits, comme un terrain de négociation avec des groupes armés dont la montée en puissance s’est opérée sous le regard de la communauté internationale ?

La crise haïtienne ne s’est pas développée dans un vide géopolitique. Les États-Unis ont occupé le pays de 1915 à 1934, restructurant son appareil d’État et façonnant une force militaire nationale dont l’évolution marquera durablement la vie politique. En 1914, les réserves d’or haïtiennes furent transférées vers New York par des marines américains, épisode souvent cité comme symbole de dépossession économique. Durant la guerre froide, la stabilité stratégique a parfois primé sur l’exigence démocratique. Plus récemment encore, de grandes orientations économiques et politiques ont été influencées par des décisions prises ou validées à Washington et dans les institutions financières internationales.

Cela n’absout en rien les élites haïtiennes. Corruption systémique, fragmentation politique, capture de l’État par des intérêts privés et absence de vision nationale ont aggravé la crise. Les gangs armés prospèrent dans un environnement de faiblesse institutionnelle et de collusion locale. Mais la réalité dépasse le récit simpliste d’une incapacité nationale isolée. Les flux d’armes, les circuits financiers illicites et les dynamiques régionales participent aussi à l’écosystème de violence.

Utiliser Haïti comme repoussoir dans un débat international revient ainsi à effacer cette imbrication de responsabilités. La comparaison suggère qu’un territoire devient « Singapour » par de bons choix et « Haïti » par de mauvais. Elle réduit une histoire coloniale, postcoloniale et géopolitique à une morale simplifiée sur la gouvernance. Elle occulte également le paradoxe d’une communauté internationale qui condamne le chaos tout en adoptant des stratégies de gestion reconnaissant, de facto, le pouvoir d’acteurs armés non étatiques.

La crise haïtienne résulte d’un enchevêtrement : responsabilités nationales lourdes, ingérences étrangères répétées, dépendance économique chronique, érosion institutionnelle et instrumentalisation politique interne. Il ne s’agit ni d’un complot unique ni d’une fatalité culturelle, mais d’un système de déséquilibres accumulés.

La question « Will USA make Haiti great? » traduit une illusion dangereuse : celle qu’un salut exogène pourrait remplacer la refondation interne. Aucun partenaire étranger ne peut reconstruire durablement un État sans leadership national cohérent, sans rupture avec la prédation et sans projet collectif partagé.

La comparaison de Mike Huckabee révèle ainsi une asymétrie symbolique persistante. Elle montre comment Haïti demeure, dans certains discours internationaux, un signifiant commode du désastre. Mais elle souligne aussi une vérité plus exigeante : la réponse ne peut être seulement l’indignation. Elle doit être stratégique, fondée sur la reconstruction institutionnelle, l’unité nationale et l’affirmation d’une souveraineté assumée.

Haïti n’est pas une métaphore. C’est un pays réel, traversé par des crises, mais porteur d’une histoire de résistance et d’émancipation. La réduire à une image diplomatique, c’est ignorer la complexité d’un peuple qui ne demande ni slogan ni pitié, mais respect et cohérence dans les relations internationales.

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